Russie/Ukraine: «Les chances d’un règlement politique rapide sont proches de zéro»

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La visite d’État de trois jours en Russie entamée ce lundi 20 mars par Xi Jinping a commencé par un tête-à-tête informel avec Vladimir Poutine. Les deux dirigeants ont notamment évoqué le plan de paix de Pékin pour l’Ukraine avant ce mardi la partie officielle et notamment la signature d’accords de coopération que le Kremlin annonce nombreux. Entretien avec Andreï Kortunov, directeur général du Conseil russe pour les affaires étrangères, un think tank créé par décret présidentiel.

RFI : Comment qualifieriez-vous cette visite de Xi Jinping : importante, essentielle, cruciale ?

Andreï Kortunov : Il s’agit sans aucun doute d’une visite importante sur le plan politique. Symboliquement, elle est importante parce que c’est le premier voyage à l’étranger que le président Xi Jinping effectue après sa reconduction à son poste actuel de président de la Chine. Mais bien sûr, les deux dirigeants doivent aborder certaines questions pratiques en suspens. Par exemple, discuter des infrastructures de transport et d’énergie communes, consolider les réalisations accomplies dans ce domaine au cours de l’année dernière. Ils discuteront aussi probablement de divers goulets d’étranglement et de certaines lacunes qui subsistent dans les relations bilatérales. En même temps, je suis sûr que les questions géopolitiques ne seront pas omises. Ils parleront donc de la situation politique générale dans le monde. Il est certain que leurs récits coïncident dans une très large mesure. En même temps, je ne pense pas qu’il s’agira d’un événement décisif. Je ne pense pas qu’il y ait de surprises à l’issue de cette réunion. Je pense que nous connaissons les positions des deux nations sur les grandes questions internationales. Je ne pense pas qu’elles soient susceptibles de changer.

Quelle est votre position sur ce plan de paix?

Tout d’abord, nous ne disposons pas d’un plan de paix chinois détaillé. Nous disposons d’un certain nombre de principes que la Chine juge importants pour la poursuite des efforts. Nous pensons également que chaque partie à ce conflit prêtera principalement attention aux points qui pourraient servir ses propres intérêts. La partie ukrainienne mettra probablement l’accent sur le principe de souveraineté et d’intégrité territoriale de tous les États, et la Russie sur la nécessité de lever les sanctions unilatérales et d’arrêter les transferts d’armes occidentales vers l’Ukraine. Cette ambiguïté risque donc de perdurer. Je ne pense pas que la Chine apportera des modifications significatives à ses positions et je pense qu’à Pékin, on comprend très bien que les chances d’un règlement politique rapide sont proches de zéro à l’heure actuelle. Il serait même très difficile de parvenir à un cessez-le-feu. Toutefois, la position chinoise sera exposée, et je ne serai pas surpris d’apprendre qu’après ce voyage à Moscou, le président chinois ait un appel téléphonique avec le président Zelensky afin que la position chinoise soit communiquée non seulement à Moscou, mais aussi à Kiev.

Qu’est ce qui peut être accepté, ou à l’inverse totalement rejeté par la Russie?

Je pense qu’il est impossible d’imaginer que le Kremlin accepterait facilement les conditions ukrainiennes de l’accord de paix, car respecter ces conditions signifierait accepter la défaite. Et les dirigeants russes ne sont certainement pas prêts à accepter la défaite. En outre, je ne pense pas que les dirigeants russes se contenteraient de rétablir le statu quo ante, en ce sens qu’ils n’accepteraient pas un accord qui impliquerait que la Russie se retire sur les positions qu’elle occupait le 24 février de l’année dernière. Ils parlent toujours des « nouvelles réalités géopolitiques », ce qui, à mon avis, implique qu’ils veulent défendre les gains territoriaux que la Russie a réalisés au cours de l’année écoulée en Ukraine. Et cela devrait être considéré comme l’une des conditions préalables à toute négociation de paix, c’est suffisamment clair. Ce n’est pas quelque chose que l’Ukraine peut accepter, et cela signifie que les chances d’un règlement politique de compromis ne sont pas très élevées, malheureusement, à ce stade.

Alors pourquoi la Chine, mais pas uniquement elle, parle de paix à ce stade ?

Nous, nous ne parlons pas de paix. La partie russe parle d’un cessez-le-feu. Et je pense qu’en soulignant la nécessité d’un cessez-le-feu, la partie russe se positionne comme un acteur constructif. En ce sens, la responsabilité des actions militaires incombe donc à l’Ukraine, qui n’est pas prête à accepter un cessez-le-feu. Mais en fin de compte, je pense que tout le monde attend des offensives ou des contre-offensives potentielles. Et les deux parties sont apparemment convaincues qu’avec le temps, leurs positions de négociation pourraient se renforcer. Nous ne savons pas quels sont les plans des dirigeants russes et ce qui sera suffisant pour être considéré comme une victoire. Si l’on examine les récits officiels russes, on constate qu’il existe au moins deux logiques différentes. La première consiste à assurer la sécurité des habitants du Donbass et de la Crimée, ce qui signifie que la Russie devrait prendre le contrôle des deux régions du Donbass dans leurs anciennes frontières administratives et maintenir le pont terrestre vers la Crimée, ce qui serait suffisant. Mais d’autres disent que ce n’est pas suffisant, car quelles que soient les frontières géographiques de l’Ukraine à la fin du conflit, elle sera probablement anti-russe, fortement militarisée et profondément intégrée dans les structures de l’Otan. Ainsi, pour remporter la victoire, la Russie doit changer le projet d’État ukrainien, ce qui est bien sûr complètement différent. Il ne s’agit pas de s’emparer d’un territoire. C’est bien plus que cela. Et ces deux récits coexistent en quelque sorte, au moins dans l’espace public, et je pense que peut-être les dirigeants russes préservent volontairement un certain degré d’ambiguïté afin de garder une certaine flexibilité pour leurs actions à l’avenir.

Les échanges économiques entre la Russie et la Chine ont explosé en 2022. Certains parlent de l’émergence d’un monde multipolaire, d’autres de « vassalisation » de la Russie. Qu’en pensez-vous ?

Nous devons être précis sur ce que nous entendons par « vassalisation », car tout le monde est en concurrence pour les marchés chinois. En ce sens, on peut dire que tout le monde veut devenir un vassal de la Chine, mais je pense que dans différents domaines, le niveau de dépendance de la Russie à l’égard de la Chine n’est pas le même. Dans certains domaines, il n’est même pas si important. Par exemple, si vous prenez le secteur financier, je ne pense pas que la Russie dépende vraiment de la Chine de manière significative. La Russie peut dépendre de la Chine en termes d’exports en énergie, mais nous observons également que, par exemple, si vous regardez l’année dernière, vous verrez que la Russie a augmenté de manière significative ses exportations de pétrole vers l’Inde. Il y a donc une tentative d’équilibrer la relation avec la Chine et d’explorer d’autres opportunités en Asie et ailleurs. Mais il est certain que cette relation est asymétrique à bien des égards, et c’est quelque chose qu’il faut garder à l’esprit bien sûr.

Cette coopération peut-elle encore s’étendre dans d’autres domaines, comme le domaine militaire et stratégique ?

Je ne pense pas que la Russie recherche une assistance militaire directe de la part de la Chine. Je ne pense vraiment pas que ce soit le but. Mais si vous pensez à une coopération militaire plus générale, elle est susceptible d’augmenter en termes de coordination et d’exercices conjoints et de certaines actions parallèles que les deux pays pourraient entreprendre. Je pense donc que dans le domaine militaire, cette coopération se développera, en particulier si les relations entre la Chine et les États-Unis continuent de se détériorer. Pékin sera alors plus intéressé par un rapprochement avec Moscou dans le domaine militaire. S’il y avait à l’inverse un rapprochement entre les États-Unis et la Chine, peut-être que l’intérêt du côté chinois sera moins important. Mais dans tous les cas, je pense que cette coopération a déjà pris beaucoup d’ampleur. Il existe des groupes d’intérêts très puissants. Nos intérêts sont partagés des deux côtés. Cette coopération se poursuivra donc.

Ce lundi, Vladimir Poutine a aussi fait un discours devant des représentants d’une quarantaine de pays africains selon le site de la Douma. En quoi ce discours était-il une étape importante avant le prochain sommet Russie-Afrique prévu fin juillet à Saint Pétersbourg ?

Vous savez, nous parlions de symbole politique ici. Nous avons organisé le premier sommet Russie-Afrique à l’automne 2019, et cet événement a attiré beaucoup de monde. Presque tous les dirigeants africains se sont réunis à Sotchi pour rencontrer le président Poutine. Je pense donc que le taux de participation cette année sera un indicateur important de la position de la Russie en Afrique. Et cela dépendra certainement en partie de ce que la Russie a à offrir à ses partenaires africains, car ce sommet ne peut pas être une simple répétition du premier. Il doit être plus ciblé et plus précis. Il doit apporter des résultats concrets aux pays africains qui participeront au sommet car, bien entendu, la plupart d’entre eux subissent des pressions de la part de l’Occident pour ne pas se rendre en Russie cette année. Pour la Russie, c’est important. Cela doit être une démonstration que la Russie n’est pas vraiment isolée dans le système international. Je pense donc que beaucoup d’énergie et d’efforts seront investis pour s’assurer que nous aurons un événement représentatif avec de nombreux dirigeants africains présents. Je pense que ce sera un indicateur important de la position de la Russie en Afrique. Dans cette perspective, il sera important de lancer des projets qui seraient mutuellement bénéfiques et profiteraient aux deux parties. Les sommets, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant pour assurer une relation stable et mutuellement bénéfique.

Que peut proposer la Russie à ces pays ?

La Russie a certains avantages comparatifs en Afrique. Par exemple, regardez combien d’Africains sont diplômés des universités russes et soviétiques. Dans certains pays, ces chiffres sont assez importants. Au total, nous pouvons parler d’un demi-million de personnes qui ont fait leurs études supérieures dans des universités russes ou soviétiques. La Russie a aussi à son actif certaines réalisations dans des domaines comme l’énergie, pas seulement les forages pétroliers et le gaz, mais aussi dans le domaine nucléaire. Elle peut aussi offrir beaucoup en termes de biens publics comme la santé publique, l’urbanisme. Je ne pense pas que la Russie puisse rivaliser avec succès avec la Chine ou avec l’Occident. Je pense que cela ne risque pas d’arriver. Mais la Russie a sa propre niche en Afrique et elle peut l’élargir si elle y travaille dur.

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